17/04/2008

GERDA ALEXANDER

En travaillant sur les tensions, l'eutonie apprend la meilleure façon de bouger et de marcher. Avec le corps,  il y a intérêt à bien connaître le mode d'emploi !


L'eutonie vise à un meilleur contrôle de la tension musculaire et à la recherche d'un mouvement harmonieux, celui qui génère le moins de fatigue pour le corps.

La pratique de l'eutonie fut développée par Gerda Alexander dans les années 1930. Danseuse, elle fut frappée d'un rhumatisme articulaire aigu à l'âge de 21 ans. Handicapée dans la plupart de ses mouvements, elle étudia la tension et l'énergie qu'exige le moindre geste de la vie quotidienne en quête d'harmonie et d'effort minimum.

Elle en tira une pédagogie aujourd'hui répandue dans de nombreux pays : l'eutonie.

 

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Voici un texte écrit par Jessie Dellage et publié sur le site suivant :

http://www.c-possible.org/cp.cp?CPDoc=1800527

Gerda Alexander (1908-1994)

Cette année est celle du centenaire de Gerda Alexander et c’est avec une profonde reconnaissance pour tout ce qu’elle a permis de vivre directement ou indirectement à tant de personnes que je rédige ces lignes. Ma rencontre avec elle a déterminé ma démission de l’Education Nationale et mon engagement sans faille dans un domaine où presque tout était à faire en France.

Gerda Alexander cherchait la manière la plus « juste » de vivre son corps. Juste, c’est-à-dire à la fois dans le respect des lois de l’anatomie et de la physiologie mais aussi dans celui de l’expression et de la vie intérieure. Curieuse, habitée par des intuitions fortes, elle parcourut inlassablement le difficile chemin de la relation au corps, se contentant rarement de ce qu’elle découvrait, car sans cesse la remettait en question ce qu’elle était amenée à observer et à comprendre.

A la fois artiste et enseignante, elle fit d’abord cette recherche pour elle-même. En effet, atteinte très jeune d’un rhumatisme articulaire aigu, probablement à la suite des privations de la première guerre mondiale en Allemagne, à une époque où la pénicilline n’existait pas, elle n’avait, selon elle, pas d’autre choix :

"Vous entendre dire, à quatorze quinze ans, par les médecins de la Faculté que votre avenir, c'est la mort ou la chaise roulante, ce n’est guère enthousiasmant ! Et il n'était pas dans mon tempérament de me soumettre. J'ai pensé que c'était peut-être le moment de découvrir quelque chose, de trouver le moyen d'économiser mes forces et de répartir l'énergie qu'on me pronostiquait pour quelques mois ou quelques années de vie sur un temps plus long."

Elle se mit à observer les variations de sa vitalité, de ses douleurs, se rendant compte que le simple fait de leur donner son attention modifiait ses sensations. Ses gestes, sa posture se faisaient alors différemment. Plus économiques, plus disponibles. Elle trouvait ses appuis sur le sol, et la détente en résultant, elle trouvait la fonction de support du squelette, qui libère la musculature de l’effort superflu de se tenir. Sa mobilité, sa santé s’amélioraient. Et simultanément se développait en elle une capacité d’attention considérable.

Sa fragilité l’obligea à renoncer à la carrière artistique à laquelle elle aspirait depuis son enfance. Ses parents s’étaient rencontrés par leur intérêt pour la méthode d’Emile Jaques Dalcroze et elle avait fréquenté tout au long de sa scolarité, après la classe, l’école de rythmique de Wuppertal. Cette éducation artistique l’enthousiasmait. Elle serait danseuse, musicienne, ou mieux, metteur en scène d’opéra ou de théâtre. Mais la maladie stoppa ses projets et elle opta pour l’enseignement de la rythmique.

En 1929 elle quitta l’Allemagne pour le Danemark, pour enseigner dans les jardins d’enfants et s’y installa définitivement quand Hitler accéda au pouvoir, persuadée, disait-elle, que son travail ne pourrait se développer sous un tel régime. Elle introduisit peu à peu dans ses cours les exercices qui l’aidaient elle-même quand les enfants semblaient fatigués ou dispersés. Les parents constatèrent une telle amélioration dans le comportement et la santé de leurs enfants, qu’elle fut bientôt appelée à l’hôpital. Elle aida de très nombreux enfants spastiques ou asthmatiques.

Elle continuait de fréquenter les milieux artistiques. Les musiciens et les comédiens se mirent à faire de plus en plus appel à elle pour les aider à prévenir, voire à résoudre, leurs difficultés : tensions, douleurs, surmenage. Elle travailla dès 1936 à l’Opéra Royal puis après la guerre également à l’Orchestre Symphonique de la Radio de Copenhague. Ses apports, simples, pratiques, pour la posture et la relation à l’instrument, montrent une profonde intelligence du corps. Ils ne faisaient pas que soulager les douleurs ; les chefs et metteurs en scène constataient également des changements radicaux au niveau artistique.

Sa réputation grandit. Des médecins, en Europe, aux Etats-Unis, des psychanalystes, l’invitèrent à parler de son travail et à former des praticiens. Ne pouvant répondre à toutes les demandes qui lui étaient faites, elle ouvrit en 1947 une école de formation professionnelle. Il lui fallut alors trouver un nom pour décrire sa pratique. Elle choisit celui d’eutonie, par opposition au mot dystonie, car les dystonies neurovégétatives étaient les affections sur lesquelles son travail avait le plus d’influence. L’eutonie fait référence à un tonus musculaire pleinement accordé à la situation vécue. Elle redonne à la musculature son élasticité, sa capacité de se modifier selon les besoins, défaisant les fixations, les gestes stéréotypés, les postures limitées ou douloureuses.

Transmettre à de futurs professionnels amena Gerda Alexander à dégager de l’eutonie ses principes fondamentaux.

  • La détente consciente, bien sûr, par divers moyens dont la conscience du support.
  • Le mouvement et ce qui le permet : l’étirement, le repousser contre résistance, le mouvement conduit à partir d’une région du corps. Toujours dans le respect de la sensation éprouvée. Donc en travailant sur la limite, la polarité plaisir/douleur.

Elle définit deux concepts essentiels :

  • Le contact conscient, qui différencie au niveau de la peau l’information qui vient de l’objet vers le corps et le stimule, de celle qui est impulsée vers ou à travers l’objet.
  • Le transport osseux, utilisation consciente du réflexe de redressement, qui suit les lignes de force du squelette. Le poids confié au sol et au squelette, en position redressée, la musculature devient disponible pour le geste. Elle est la première et sans doute la seule à ce jour à avoir préconisé la stimulation et le ressenti des os dans leur forme et leur consistance pour uns posture et un mouvement économiques.

On retrouve toute sa sensibilité artistique dans la qualité de son enseignement. Elle était une créatrice et ne pouvait accepter un quelconque « dressage » du corps, ni des contraintes physiques abusives. Elle fut une des premières à s’intéresser au corps vécu, au corps sensible et à chercher comment éveiller cette sensibilité-là, qui est individuelle et ne peut être encouragée sans que soit pris le risque de l’expression individuelle. Une transmission, qui amène l’élève à se différencier de son enseignant n’était guère la préoccupation des artistes de l’époque. Pour elle si. Elle portait constamment cette question :

« Qu’est ce que la liberté dans le domaine du mouvement ? Existe-t-elle seulement ? »

Elle dit par exemple, se référant aux congrès internationaux de danse qui commençaient à se mettre en place dans les années vingt en Allemagne :

« Dans le hall de ces grands hôtels où étaient logés les artistes, j’étais frappée par le fait que je pouvais reconnaître à sa manière de marcher l’élève de tel ou tel professeur. Où était sa liberté, si son mouvement était à ce point imprégné des habitudes toniques de son enseignant ? »

La liberté du corps est-elle naturelle ? S’éduque-elle ? Comment intervenir en tant que professeur pour ne pas simplement laisser quelqu’un bouger, avec ses limitations, mais le mener vers davantage de liberté ? L’éducation corporelle pose directement ces questions, et Gerda Alexander s’y attelle alors très concrètement. Elle donne de l’importance au ressenti. Le mouvement s’ajuste de lui-même quand on peut sentir ce qu’on fait. Elle invite à une recherche personnelle de ce qui est juste. Juste pour soi. Tout en respectant et en allant vers les lois de l’anatomie osseuse. La personne sait, parce qu’elle en fait l’expérience. Ceci était complètement révolutionnaire entre les deux guerres dans le domaine du mouvement.

« Le pire de tout est l’imitation. » dit-elle. « Le mouvement humain n’est pas mécanique ».

Les exercices d’eutonie sont une invitation à l’expérience. Gerda Alexander appelait toutes les personnes à qui elle s’adressait, de l’enfant hospitalisé à l’étudiant en formation, ses élèves, non pour les infantiliser mais parce que son objectif était l’éducation de soi par soi, la recherche de l’autonomie par l’appropriation de sa propre expérience. Elle réunissait ces personnes en petits groupes, qu’elle préférait aux cours individuels, pour le partage d’expérience qu’ils permettent. L’autre perçoit différemment le même exercice, son vécu est différent et c’est une surprise. Il n’y a jamais de suggestion de ce qui est à percevoir.

Cette exigence la conduisit à trouver les mots qui donne le cadre précis d’un exercice sans préjuger des découvertes qui s’y feront, sans jamais nommer pour l’élève sa perception. Le mot, la consigne donnée doit permettre à chacun de trouver son chemin avec une grande objectivité dans le langage des sensations. En ceci sa pédagogie fait partie intégrante de l’eutonie.

Gerda Alexander était membre de la Société anthroposophique danoise. Il nous intéressera de savoir qu’elle participa au groupe de lecture de la Philosophie de la liberté avec le Dr Büchenbacher qui venait régulièrement à Copenhague. L’étude de ce livre nous permet de comprendre à quel point la concernait la nécessité de s’approprier sa propre pensée, pour en interroger les fondements, et l’adéquation aux actes posés. Elle renonça cependant à faire lire les livres de Rudolf Steiner à l’école d’eutonie (Théosophie, Philosophie de la liberté) quand une de ses collaboratrices lui fit remarquer que, n’étant pas elle même anthroposophe, elle se sentait gênée de devoir travailler ces ouvrages. Gerda Alexander accepta la réserve. Ce qui l’intéressait avant tout était l’expérience directe. « La vie spirituelle est libre », disait-elle, « je ne veux pas que mes élèves soient anthroposophes pour faire comme moi ». Elle n’était pas une intellectuelle mais une femme de volonté et d’action.

En remerciement pour ses travaux et pour son rôle dans l’action à laquelle elle participa pour sauver des juifs pendant la guerre, la reine lui offrit la nationalité danoise. Soutenue par cette dernière, elle put organiser en 1959 une première mondiale, un « Congrès international pour le mouvement », rassemblant médecins, artistes et enseignants autour de la relation au corps. Elle ferma l’école professionnelle de Copenhague en 1992 et retourna à Wuppertal, sa ville de naissance, où elle s’éteignit à l’âge de 86 ans.

Aujourd’hui l’eutonie Gerda Alexander † est répandue dans le monde. Elle connut un grand succès dans les années soixante dix, quatre-vingt en Europe et en Amérique du Sud. Il paraît nécessaire aujourd’hui de la resaisir et de la décrire dans l’époque actuelle, pour la situer dans un contexte qui a énormément évolué. Ou de trsè nombreuses pratiques voient le jour.

De très nombreuses pratiques professionnelles se sont inspiré de l’eutonie, ignorant souvent ce qu’elles doivent à Gerda Alexander. En effet celle-ci poussa jusqu’au bout son respect de la liberté de chacun :

« J’ai donné tout ce que j’ai pu à mes élèves, je leur fais confiance pour ce qui doit venir. Si l’eutonie n’est plus adaptée au monde, on trouvera autre chose, car le plus important, c’est de toujours rester en contact avec les réalités et profondément ancré dans les besoins de son temps. »

L’eutonie est une discipline simple dans sa pratique. Sa simplicité même révèle l’immense travail fait en amont par sa créatrice. Poursuivre son travail, c’est exercer l’eutonie, bien sur mais aussi se convaincre que « nous sommes un peu plus chaque jour ce corps sur lequel nous prenons appui. » Que nous ne sommes pas ailleurs.

Jessie Delage

Bibiographie :

  • Gerda Alexander. L’Eutonie. Sand. Paris 1996
  • Violetta de Gaimsa. Entretiens avec Gerda Alexander. Dervy Livres
  • Gunna Brieghel Muller. Eutonie et relaxation. Delachaux et Nestlé.
  • Jessie Delage. L’eutonie, pédagogie ou thérapeutique ? Sa naissance au XX° siècle et sa place dans la société contemporaine. DEA de l’EHESS.